JEAN-YVES LENOIR

ÉCRIVAIN ET COMÉDIEN

Poupée de maïs



 

 

" Poupée de maïs"

vient de paraître dans la collection "Ecritures" de L'Harmattan

sous la direction de Daniel Cohen

Mes cartes postales reposent dans une boîte à chaussures. Et la boîte à chaussures est remisée dans le grenier sur le fond d’une étagère de placard. Je les aime. Ce sont les miennes, celles de mon enfance.
Villaines

poupee

Villaines-les-Rochers en Touraine (en 1950)

village d'attache de l'auteur

 

     

 

 

 

Poupée de maïs

 


Nous grimpions le sentier. Au faîte du coteau, le paysage immense découvrait les grands champs de maïs qui ondulaient sans fin jusqu’au trait d’horizon.

Et nous courions, nous courions tous les deux jusqu’aux champs de maïs. — Entre, entre ! criais-tu. — Après toi, après toi ! Et tu entrais, tu te cachais, je me cachais, sous les tiges hautes.


Plus hautes que nous, bien plus hautes que nous. Les tiges bruissaient, chantaient, l’une à l’autre, à la manière d’archets et de violons qui s’accordaient pour un concert.


L’air de juillet faisait ici, dans le maïs, provision de chaleur : étouffante, suffocante. La sueur, l’essaim de sueur, attisait mes aisselles, ma gorge. Je te disais : — Ça pique ! Ça pique !


Je te disais : — Cueille, Anaïs, cueille un épi, baptise cet épi, donne-lui le nom de poupée : poupée de maïs.


Je te disais : — Enlève ma chemise et mon maillot ma jupe, laisse ma culotte. Puis sur mon ventre pose, je te disais : puis sur mon ventre pose la poupée de maïs.

Chevelure fraîche de poupée.


Chair de poule !


Chevelure fraîche de poupée. Presque humide sur ton ventre, et jaune d’or, ou mauve, ou grenate, choisis, choisis la couleur des cheveux.


Toi le père, moi la mère, nous dorlotons notre bébé.


Chaque feuille me semble une écaille de poisson ; chaque feuille enveloppe l’épi, plutôt roussie que verte, et rebique autour du col, confectionne pour l’enfant une bavette à dentelle.


Chaque feuille effile sa pointe, tortillonne sa pointe, l’enroule comme un foulard, comme un foulard couvrant le visage d’une fillette de l’Islam.


Non, tais-toi.


Je suis une fillette de l’Islam couverte d’un foulard.


Non, tais-toi.
Je suis une fillette de l’Islam couverte d’un foulard.
Non, tais-toi. J’allumerai un feu, Anaïs, immense, et je te brûlerai. Comme je brûlerai les poupées de maïs. Comme je brûlerai les champs de maïs. Ce paysage immense brasillera, je jure, je jure, aussi longtemps qu’un foulard, un foulard, dans mon champ, sur ma terre, couvrira le visage d’une fillette de l’Islam.


Tu es morte, Anaïs.