JEAN-YVES LENOIR
ÉCRIVAIN ET COMÉDIEN

Pardi !

 

 

“Pardi !”
Parution en avril 2018 aux Éditions de la Nouvelle Pléiade


Ce livre est un recueil de textes en prose et ce sont les couleurs d’automne, les murmures d’hiver qui en tissent les pages. Mais Dieu s’y cache-t-il ?
Parguenne ! Pardine ! Par Dieu !

« Le soleil, qui grince en la saison d’hiver, sculpte dans le riz, dans le talc, des losanges de plomb et de charbon de fusain : vitrail d’église…»

Faut-il parler d’un recueil de poèmes ?
Dès la dédicace qui précède les textes, l’auteur nous avertit :

« Ces petits papillons, qu’on appelle éphémères,
Que nous dis-tu, poète ?
Qu’un bénitier de pierre,
Dans le froid, dans la glace, a retenu leurs ailes. »

Ce recueil se feuillette avec précaution, avec douceur, tant il est difficile de ne pas froisser une aile de papillon, de ne pas déchirer une feuille de frêne ou de saule, ni briser un panier d’osier. Et s’il s’agissait plutôt d’un livre d’écolier logé dans les poches d’un cartable en cuir, en toile ?

« Créateur, dites-moi qu’il y aura là-bas, chez vous, des dictées à l’encre violette ! Oui ! S’il vous plaît ! Vite un cahier de quatre-vingt-seize pages, à grands carreaux, à grande marge. Et une trousse d’écolier.
Je suis prêt. »

Pardi ! Parguenne ! Pardine ! Par Dieu !


 

Pardi

Pardi ! ce froid sec de l’automne qui rabote le crépi des façades.
Et qui frotte, polit le caniveau, le goudron.
— Propre, monsieur : grande toilette de haut en bas ! — Propre comme un sou neuf.


Mocassins devenus souliers ; les souliers portent des fers de lune, volés à Meccano : ils martèlent
les pas sur le trottoir.
Pardi ! Pardi !
Même les soupiraux, sur la ruelle, font courir leurs bavardages.
Les façades, note après note, laborieusement, jouent du piano, du violon.


Le vent... Il n’est pas de vent. Qui est le voleur de farine ? Le vent... Le pain a perdu sa farine.
Les noix mûrissent sur les claies dans les cageots,
les châtaignes achèvent de griller dans les mitaines,
et les guignes, noyaux, queues de guignes sèchent dans un bocal.


On allume si tôt – trop tôt – les feux de la grand ville.
— Autrefois, souvenez-vous, le garde-champêtre installait son échelle – la plus haute, et grimpait, grimpait... Il allumait le bec de gaz.
— Menteur ! Tu mens !


On allume trop tôt, te dis-je. On ferme les persiennes. Les persiennes sont des filles qui jouent à la fille.
Mascara sur les cils. Guillemets et tirets cadratins, des signes de ponctuation.
Elles sourient.


Et le silence d’une prière solitaire.


Pardi ! ce froid sec de l’automne fait encore grandir les deux sémaphores qui veillent sur la gare.
Hurlement, là-bas, d’un huchet. Un train se range le long du quai, s’apprête : bientôt, monsieur, vous partirez.
Pardi ! je vais partir. Ce froid sec de l’automne est celui du voyage.

 

Le visage des vieilles gens

La lumière de la rue saupoudre de riz, de talc, le visage des vieilles gens.
J’aime ce visage.
Le soleil, qui grince en la saison d’hiver, sculpte dans le riz, dans le talc, des losanges de plomb et de charbon de fusain : vitrail d’église, église de Conques.
Voyez les yeux. Trop. Trop allongés. Ou trop ouverts.
Trop.
Quel silence dans ces yeux ! Quelle immobilité ! Et comme je me sens fébrile, moi ; moi qui suis – aussi – une vieille personne !
Vieille personne : on ne dit pas, n’est-ce pas, un vieux gens ? Est-il, pour le mot gens, un singulier ? Est-il un masculin ?
Le visage des vieilles gens apprivoise les oiseaux, récolte sur l’arbre nu les chatons de l’aulne et du saule, tresse des paniers imaginaires pour la main d’une jeune fille.
Il parle de douceur, apaisante en la saison d’hiver.
La mémoire efface les douleurs, vous le savez, n’est-ce pas ?
Le visage des vieilles gens efface les douleurs, parle de noël.
L’aïeule de mon village disait : « — Noël ? Noël, c’était une orange, une simple orange. »
Le soleil, qui grince en la saison d’hiver, sculpte une orange sur le visage des vieilles gens.

 

Ainsi

    Au-dessus du coteau
    et des champs de luzerne,
    on ne perçut aucun de ces nuages mordorés qui annoncent l’orage et la moiteur d’été.
    Lointain, rampant sur les campagnes à la manière des sangliers qui longent les bois de « L’Ajonc »,
    on n’entendit non plus le tonnerre diffus et roulant sur lui-même.
    À l’entour,
    nul doigt levé – un paysan, un vannier, le boucher, le bourrelier, le ferronnier –
    pour menacer ainsi le ciel : — La grêle, la grêle, je vous dis, la voilà !


    La lampe vacilla, la lampe s’éteignit.


    La mémoire humaine est ainsi faite : personne ne sut dire s’il s’agissait d’une grosse lampe à pétrole ventrue, aux reflets verts du lézard, laissant échapper un filet de suie solide lorsque la flamme s’amuït.
    Était-ce plutôt la suspension monte et baisse à poulies, abat-jour en opaline, qui venait presque toucher la toile cirée, le soir, pour le souper, car, disait-il : — Je n’y vois plus ?
    Ou bien encore le rat de cave en laiton qu’il transportait parfois en équilibre sur un cageot de légumes ou un casier de bouteilles ?


    Je puis seulement affirmer que ce jour-là – le jour où la lampe vacilla, la lampe s’éteignit – il aimait toujours passionnément celle qu’il appelait ainsi : Elle.

 

Prends ma couronne

    Faut-il habiller Hiver d’une majuscule, comme s’il venait d’un conte moyenâgeux ?
    Hiver ?
    Sur les talus, où le soleil paraît à nouveau, les perce-neige apeurés feuillettent l’album de photos des communiants et communiantes – visage d’ange, seins tout neufs, chantant :
    Prends ma couronne
    Je te la donne
    Au ciel, n'est-ce pas,
    Tu me la rendras.

    Les arbres nus - tout en troncs, tout en branches - découpent leurs claires-voies ; derrière ces claires-voies, d’autres arbres nus et d’autres claires-voies. Si bien que leurs nudités décalquées finissent par cacher le village, que je sais, de mémoire, être allongé dans les prés au-delà des arbres.
    Le village et l’église. Et le clocher, Père Giraud !
    —Père Giraud, lorsque vous montez dans votre clocher pour « dérouiller le maillet de la cloche à la fin d’Hiver » (c’est votre expression), de ce perchoir contemplez-vous cette robe de femme en laine écrue, étendue, immobile au-delà des arbres ?
    L’Allier ! L’Allier immobile !
    À mes pieds, la rivière est pourtant tumultueuse, s’accroche aux pierres, charrie des branches, fomente une mousse brunâtre sale.
    Ci et là, à mes pieds, la terre, le bois. Parfois, quelques ramures du dangereux bois-joli.
    Ci et là, une liane de viorne maugréant devant un dictionnaire : « Viorne, viorne ! », en quête de synonyme.
    Des branches. Des branches dans le courant de l’Allier, des branches sur le sol, des triques. Sous les triques, la terre.
    La terre presque sèche, faïencée, ouvrant des fentes mystérieuses ourlées de feuilles mortes.
    Je croyais, moi, le sot du village, que les feuilles mortes disparaissaient avec l’automne, happées par quelque divinité agreste ; que deviennent-elles, ces feuilles mortes ? Les voici retenues sur les lèvres de la terre, encore brillantes de minuscules éclats de glace : — Le gel était là hier ! Oui, matinal hier, il gelait, monsieur.
    Et magnifiquement dessinées, repassées, comme serrées entre deux pages d’herbier. Qui les rend toutes semblables par milliers et millions et qui les rend toutes différentes comme un visage d’homme ou de femme ? Nervures, dessin des nervures, quelle écriture est la vôtre ?
    La terre s’ouvrira bientôt. Jour du vendredi saint : les feuilles mortes disparaîtront enfin dans le ventre de la terre.
    Près de moi j’entends le pivert qui frappe trois coups ; je veux imaginer que le printemps viendra.
    Ce n’est pas le pivert. Ce sont les branches nues des hêtres qui frottent leurs deux corps décharnés, rêvant, malgré tout, de plaisir.